La traduction à l’honneur : Les Routes de la Traduction : Babel à Genève

21,Mar,2018

Un tableau de la tour de Babel inachevé par le maître flamand Abel Grimmer (1604) trône comme emblème dans l’exposition passionnante Les Routes de la traduction : Babel à Genève, actuellement présentée à la Fondation Bodmer à Genève, une des plus riches bibliothèques privées contemporaines au monde. Regroupant une centaine de papyri, de manuscrits et d’incunables issus de la collection du bibliophile et intellectuel suisse Martin Bodmer, ainsi que des œuvres appartenant à des institutions prestigieuses telles le Musée du Louvre, l’exposition démontre le rôle de la traduction comme un vecteur de compréhension de la littérature et de la culture. Un livre-catalogue (en français) comprenant des articles rédigés par des linguistes, philosophes et traducteurs renommés à l’échelle mondiale sert de guide et explique le contexte de l’exposition (Les Routes de la Traduction : Babel à Genève, Editions Gallimard/Fondation Martin Bodmer, 2018, 336 p, 39 €).

Le langage et la traduction sont au cœur de la bibliothéque Bodmer, organisée autour des cinq piliers de la Weltliteratur (terme introduit par Goethe pour décrire la circulation et la réception internationales d’œuvres littéraires en Europe et utilisé actuellement pour désigner les œuvres classiques de toute période), piliers qui sont autant d’aventures de traduction : Homère, La Bible, Dante, Shakespeare et Goethe. On ne peut pas évoquer aujourd’hui le rayonnement d’influence de ces textes sans prendre en considération la traduction. S’appuyant sur des premières rares éditions ainsi que sur des traductions mondialement reconnues et parfois surprenantes (La Bible traduite par Martin Luther ou une première édition du livre saint en Cherokee !), Les Routes de la Traduction trace l’odyssée des textes –  commençant par une magnifique série de hiéroglyphes – lors de leurs voyages d’un pays à l’autre, d’une langue à une autre, d’un siècle à l’autre, où chaque nouvelle version se montre légèrement transformée après chaque étape.

Certaines œuvres sont assimilées par des cultures « d’accueil » : l’héritage des écrits savants de la Grèce ancienne nous vient grâce aux traductions depuis l’arabe (traductions qui ont été augmentées en outre par des notions arabes dans les sciences). La traduction des textes religieux de la Chine et de l’Inde a permis de présenter au monde occidental des civilisations dont il n’avait même pas connaissance. Les savoirs humains ont donc progressé grâce au prisme des civilisations par lesquelles les notions ont transité.

Certaines traductions, souvent effectuées par les auteurs les plus éminents à travers le monde, peuvent même être considérées comme l’égal – sinon une amélioration – de l’œuvre originelle. Quand il traduit Edgar Allen Poe, Baudelaire s’exclame : « La première fois où j’ai lu Poe, j’ai été stupéfait d’y voir non seulement des thèmes qui m’étaient apparus en rêve, mais aussi les mots tels que je les avais imaginés, écrits par Poe quelques vingt années plus tôt. » Il a donc effectué une traduction très soignée, souhaitant plus que tout rendre en français l’exactitude des pensées de Poe. Goethe lui-même a rendu honneur à Nerval, le traducteur de Faust, en déclarant « bien que je n’aime pas lire Faust en allemand, la traduction française rend l’histoire plus actuelle, plus vive, plus spirituelle ». La poésie d’Edgar Allen Poe vue par Baudelaire ou le chef d’œuvre de Proust « A la recherche du temps perdu » traduit par Walter Benjamin deviennent des œuvres nouvelles et une base de réflexion dans les pays d’accueil.

Nous savons par ailleurs que l’héritage des écrits savants de la Grèce ancienne nous est parvenu grâce aux traductions depuis l’arabe – traductions qui ont été augmentées en outre par des notions arabes dans les sciences comme l’inclusion des nombres. La traduction des textes religieux de l’Inde et de la Corée a permis de présenter au monde occidental des civilisations dont il n’avait même pas connaissance. Les savoirs humains ont donc progressé grâce au prisme des civilisations par lesquelles les notions ont transité.

Nous pouvons établir un parallèle entre l’histoire de la tour de Babel et la notion de traduction aujourd’hui. Certains considèrent Babel comme une cacophonie de langages, un incompréhensible brouhaha qui divise les peuples. D’autres envisagent cette histoire comme un héritage commun, berceau des forces humaines en dépit de leurs histoires diverses. Certains perçoivent la traduction comme une traitrise et d’autres enfin, comme le philosophe Gilles Deleuze, affirment que « traduire est réfléchir »

La traduction peut être perçue comme un facteur de découverte, mais également comme un outil de domination. L’exposition présente certaines des toutes premières traductions de Confucius par les Jésuites, qui pensaient que comprendre les Chinois les aideraient à les convertir. Les armées conquérantes d’Athènes possédaient des textes égyptiens traduits en grec, Rome a imposé le latin et nous observons aujourd’hui l’hégémonie d’un anglais standardisé : « Globish », le nouvel Esperanto.

La traduction est une passerelle capable de réunir des peuples séparés par des textes, des idées et des mouvements. Elle peut également résoudre et poser des problèmes. A une époque où la traduction assistée par une machine commence à améliorer le rendement des traducteurs humains, la traduction n’a jamais été aussi passionnante.

The Translation People est fier de savoir que nos prestations, bien que très différentes que les textes présentés à l’exposition Babel, continuent de faciliter la communication entre populations et entreprises partout dans le monde, quelle que soit la langue parlée sur place.

Routes de la Traduction : Babel à Genève

Fondation Martin Bodmer

11 novembre 2017 – 25 mars 2018